Qu’est-ce que le terrorisme ?

, par Valérie Marchand

Recension d’un article paru dans le monde diplomatique en février 2004 : Entretiens avec deux grands intellectuels sur le « concept » du 11 septembre 2001

Tout le monde s’entend sur la nécessité de lutter contre le terrorisme, mais à l’heure actuelle, il n’existe aucune définition juridique universelle du terrorisme

La recherche d’une définition universelle est apparue tardivement comme une nécessité. La priorité était de punir les auteurs d’actes terroriste et on n’avait pas besoin d’une définition du terrorisme, il suffisait de disposer d’une liste d’infractions suffisamment claires : détournement d’aéronef, prise d’otages, détention d’armes, etc. Le terrorisme était alors traité comme la circonstance aggravante de certaines infractions de droit commun. La gravité du phénomène a cependant très vite entrainé des modifications dans les législations nationales, et ce notamment après le 11 septembre 2001 et la communauté internationale s’est mise à réfléchir sur la nécessité de s’accorder sur une définition juridique universelle du terrorisme. Les Nations Unies ont certes à plusieurs reprises tenté d’adopter une définition commune, mais toujours sans succès, et ce en raison d’intérêts politiques très divergents

Or l’absence d’une définition universelle pose des problèmes : plus un concept est flou, plus des dérives peuvent être possibles, et c’est d’ailleurs ce que soulignent conjointement juristes, philosophes, et associations pour la défense des droits de l’homme.

Pour comprendre la difficulté d’élaboration d’une définition du terrorisme, on peut s’appuyer sur les réponses que deux philosophes, J. Derrida et Jürgen Habermas avaient données à la question : qu’est-ce que le terrorisme ? (source : Monde diplomatique , février2004) . La question posée à Jacques Derrida portait d’ailleurs spécifiquement sur le rôle assigné à la philosophie

Sur le mot terreur

Le mot terrorrisme vient du latin terror (terreur). Or qu’entend-on par terreur ?, demande Derrida ,« Qu’est-ce qui la distingue de la peur, de l’angoisse, de la panique ? ». Lorsqu’on dit que l’événement du 11 septembre a traumatisé les populations en mettant à jour , au delà de ce qui s’est passé « la menace indéterminée d’un avenir plus dangereux que la guerre froide, » est-ce qu’on « parle de terreur, de peur, de panique ou d’angoisse ? ».

- d’autre part , la peur a bien été conçue par toute une tradition, de Hobbes à Schmitt comme la condition de l’autorité de la loi et de l’exercice souverain du pouvoir, étatique. Dans le Léviathan,Hobbes n’utilise pas seulement le mot « fear »mais il emploie aussi « terrour ».. Par ailleurs, le mot « terrorisme » fait « référence à la Terreur révolutionnaire française, qui fut exercée au nom de l’Etat et qui supposait justement le monopole légal de la violence ».

Doit-on distinguer le terrorisme des crimes habituels et des autres formes de recours à la violence ?

Du point de vue moral, selon Habermas « un acte terroriste, quels que soient ses mobiles et quelle que soit la situation dans laquelle il est perpétré, ne peut être excusé en aucune façon. Rien n’autorise qu’on « tienne compte » des finalités que quelqu’un s’est données pour lui-même pour ensuite justifier la mort et la souffrance d’autrui ».

Mais, d’un point de vue historique, le terrorisme doit être traité d’une manière spécifique car il faut l’analyser différemment d’un crime « ordinaire » étant donné qu’ il requiert un intérêt public

Par ailleurs, l’expression guerre contre les terroristes ou guerre contre le terrorisme est très confuse et critiquable .On utilise aujourd’hui le terme de lutte .

Pour comprendre ce qui relève de la guerre, on peut d’abord s’appuyer avec Derrida sur des distinctions opérées par Carl Schmitt, pour montrer ensuite qu’elles sont insuffisantes à caractériser le terrorisme.

Carl Schmitt opère une distinction entre la guerre classique (confrontation directe et déclaréeentre deux Etats ennemis, dans la grande tradition du droit européen), la « guerre civile » et la « guerre des partisans »

Mais ces distinctions sont insuffisantes pour comprendre le terrorisme

Tout d’abord , pour Derrida, le terrorisme ne relève pas de la guerre interétatique et l’expression « guerre contre le terrorisme » est très confuse , d’autant plus qu’elle a été instrumentalisée après 2001 par le Président Bush qui a déclaré la guerre à un ennemi que personne ne pouvait identifier (ni la population civile de l’Afghanistan, ni ses armées n’étaient en effet les ennemis des Etats-Unis.). La réponse de Habermas est la même : « la décision de Bush d’en appeler à une « guerre contre le terrorisme » m’apparaît être une lourde erreur, tant du point de vue normatif que du point de vue pragmatique. Du point de vue normatif, en effet, il élève ces criminels au rang de guerriers ennemis et, du point de vue pragmatique, il est impossible de faire la guerre – si tant est qu’on doive conserver à ce terme un quelconque sens défini – à un « réseau » qu’on a toutes les peines du monde à identifier ».

Si cette violence n’est pas une « guerre » interétatique, elle ne peut être confondue non plus avec la « guerre civile » ou avec la « guerre des partisans », telles que Schmitt les caractérise. Pourquoi ? car la guerre des partisans s’apparente à une insurrection nationale, et peut se définir mouvement de libération nationale.

Y aurait- t-il un bon terrorisme ?

A partir de quel moment le recours au terrorisme pourrait-il être salué être salué comme la seule ressource d’un combat légitime ? Selon Habermas, « certains changements de régime portent au pouvoir les terroristes d’hier et en font des représentants respectés de leur pays. Il reste qu’une telle transformation politique ne peut être escomptée que pour des terroristes , qui, eu égard à leurs actes criminels, pourraient tirer de la nécessité dans laquelle ils étaient de sortir d’une situation d’injustice manifeste, une certaine légitimation ». Et l’histoire regorge d’exemples de ce type.

Le problème est donc bien de se demander si la fin justifie les moyens.

A cet égard, on peut noter que la communauté internationale condamne toutes les formes de terrorisme,et n’a pas attendu 2001 pour le faire, mais si la condamnation est unanime, la définition universelle étant absente, chacun y prend finalement ce qui l’arrange et sert ses intérêts .

Terrorisme d’Etat

« Si on se réfère – demande Derrida- aux définitions courantes ou explicitement légales du terrorisme, qu’y trouve-t-on en général ? Ce qu’on y trouve, c’est d’abord La référence à un crime contre la vie humaine en violation des lois (nationales ou internationales) On y trouve également la distinction entre civil et militaire (les victimes du terrorisme sont supposées être civiles). Par ailleurs certaines législations font en outre référence à une finalité politique (influencer ou changer la politique d’un pays en terrorisant sa population civile). Ces définitions n’excluent donc pas le « terrorisme d’Etat ». D’ailleurs Tous les terroristes du monde prétendent répliquer, pour se défendre, à un terrorisme d’Etat antérieur qui, ne disant pas son nom, se couvre de toutes sortes de justifications plus ou moins crédibles »

On comprend alors l’échec de la convention internationale sur le terrorisme à faire accepter par tous les Etats une définition universelle. Pour éviter de voir leurs actes condamnés, surtout à l’extérieur de leurs frontières, , certains Etats insistent pour exclure certains agissements de la définition même du terrorisme….

Conclusion : Les dangers de la confusion

Le cadre juridique international en matière de lutte contre le terrorisme énonce un certain nombre d’obligations que les Etats doivent respecter en prenant des mesures contre le terrorisme, sans disposer pour autant d’une définition et d’une explication claires et précises de ce qu’est le terrorisme. L’absence d’une définition laisse donc libre les Etats d’interpréter comme ils le souhaitent le concept de terrorisme, et donc d’inventer des moyens qu’ils jugent adaptés pour lutter contre ce dernier. Cela peut même leur permettre d’adopter des mesures qui peuvent être contraires à leurs engagements en termes de respect des droits de l’Homme ….

Sources :
Entretien avec Jacques Derrida, Le Monde diplomatique, février 2004 ;
Entretien avec Jürgen Habermas, Le Monde diplomatique, février 2004.

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